Chernobyl

Posted on 12/06/2019

Il y a des événements qui marquent une époque, une génération. Des faits, souvent dramatiques, qui poussent à dire qu’il y aura un avant et un après. Que le monde, tel que nous le connaissons, ne sera plus jamais pareil. Des drames, comme l’assassinat de Kennedy ou les attentats du 11 septembre, dont l’humanité gardera une cicatrice béante à jamais. La catastrophe de Tchernobyl ne semble pas avoir frappé les esprits de pareille façon. Sans doute parce que l’époque et les régimes politiques en place ont poussé à minimiser la situation. Et pourtant…

Il est 1h43 du matin, le 16 avril 1986. Prypiat, dans la région de Tchernobyl en Ukraine. Le réacteur n°4 de la centrale Lénine tourne à plein régime. C’est un exercice de routine. Pourtant, le test se termine par l’explosion du coeur du réacteur, libérant une quantité de radioactivité une centaine de fois supérieure à celle du bombardement d’Hiroshima. La plus grande catastrophe écologique et humaine de l’histoire de l’humanité vient d’avoir lieu.

C’est cette partie de notre histoire récente que la série Chernobyl, produite par HBO, a décidé de raconter. Heure par heure, minute par minute, on plonge au coeur du drame, à défaut d’être dans celui du réacteur. Le réalisateur John Renck suit les protagonistes de près. Que ce soit Valery Legasov (Jared Harris) l’expert en fission nucléaire, Boris Shcherbine (Stellan Skarsgard) le secrétaire d’état, mais aussi des infirmières, des pompiers, des mineurs, des quidams transformés en héros malgré eux. On peut ressentir et partager leurs peurs, leurs doutes, leur colère mais aussi la douleur et la mort. Des citoyens obligés de faire leur devoir au nom de la patrie, au nom de la machine d’état et de mourir pour protéger une idéologie.

La réalisation et le montage au cordeau, et la quasi trichromie de l’image (noir, gris et rouge) nous immergent dans l’esthétique hyper réaliste et froide de cette période soviétique pré-Pérestroïka, phagocytée par les apparatchiks d’un système politique à l’agonie. À la façon d’un documentaire, la mise en scène arrive à mettre en parallèle l’urgence de la situation dans la centrale et dans la région. Elle met également en exergue le déni et les manigances d’un Politburo (bureau politique du parti communiste) prêt à tout pour étouffer et minimiser un drame humain et sanitaire sans précèdent, juste pour ne pas perdre la face vis-à-vis des pays de l’Ouest.

Car elle réside là, la force du récit de Chernobyl, mêler cataclysme écologique et drame humain, éléments de film catastrophe, course contre la montre et pamphlet politique. Il faut voir ces pompiers sans protection essayer d’éteindre l’incendie du réacteur avec de simples lances à eau et tomber comme des mouches, cet ingénieur envoyé au coeur du désastre juste pour prouver aux caciques au pouvoir que rien n’est grave, que tout est sous contrôle, ou ce médecin dépassé par la situation qui propose de nettoyer les brulures des irradiés avec… du lait.

La série ne nous épargne rien, aucun symptômes de l’impact des isotopes radioactifs sur le corps humain, des premiers vomissement à la quasi liquéfaction des chaires jusqu’à la mort inéluctable, dans un tourbillon de douleurs inhumaines. Le tout pour prouver que cette catastrophe n’est finalement que la résurgence d’une politique qui, à force de peur, de mensonges et de manipulations, a non seulement fini par se détruire elle-même mais a détruit une nation, engoncée dans un entre-soi, qui en a oublié la réalité de la situation. Car oui, le réacteur était mal conçu, mal protégé, et la population mal informée ou désinformée. Parce qu’il fallait protéger l’état à tout prix, quitte à mourir, tous mourir…

Une séquence nous a particulièrement troublés : celle où l’on peut voir l’ingénieur Legasov braver la hiérarchie pour s’adresser à l’un des responsables du KGB. La raison ? L’arrestation d’une enquêtrice, enfermée parce qu’elle voulait dévoiler les manquements dans la sécurité de la centrale. Las, le représentant de la police politique explique de façon posée qu’il n’est plus au courant de rien, qu’il ne sait plus qui suit qui, qui décide quoi, qui arrête qui, et pourquoi. Et que lui-même est sûrement suivi.

De façon parfois un peu didactique, la série démontre que l’homme, dans son absurde arrogance, est bien l’architecte de sa propre mort. Si, ici, le premier coupable est bien sûr un régime politique qui préfère le sacrifice de ses enfants à la perte de son prestige, il n’en reste pas moins que notre suffisance causera notre perte. Et ce, quels que soient les époques et les régimes politiques en place. Car hélas, l’arrogance et le mépris de l’homme vis-à-vis de la nature et de ses semblables est, comme l’uranium 235, d’une durée de vie illimitée !

Christophe Bauthier