ArcTanGent 2015 : voyage en terre post-rockeuse

Posted on 28/08/2015

Situé sur les hauteurs de Compton Martin, non loin des imposantes Gorges de Cheddar, le festival ArcTanGent est une véritable mine d’or pour les amateurs de post-, math- et noise-rock. S’étalant sur trois jours, du jeudi au samedi, ce festival à taille humaine (5000 festivaliers par jour) propose une programmation composée de grands noms du genre tels que The Dillinger Escape Plan, Cult of Luna, 65daysofstatic ou Maybeshewill mais aussi de nombreuses pépites à l’état brut.

The Journey

C’est dans un champ bordant l’éco-ferme « Fernhill Farm » qu’ont lieu les festivités, pour la troisième année consécutive. Au programme : plus de 70 groupes répartis sur quatre scènes aux noms semblant tout droit sortis d’un épisode de Star Wars. Levés à l’aube le jeudi matin pour avaler les quelques 600km séparant Bruxelles du Comté de Somerset, nous arrivons sur site aux alentours de 19h30 (heure locale), juste à temps pour rejoindre la Yohkai Stage où le groupe japonais LITE s’apprête à monter sur scène. Le quartet de Tokyo, que l’on apprécie particulièrement sur album, n’a pas l’air au top de sa forme, ou peut-être notre oreille est-elle perturbée par l’acoustique approximative de la scène? Il s’avère en tout cas que leur prestation ne nous transporte pas plus que ça. Après ce premier concert, moyennement convaincant, il est déjà l’heure d’assister au dernier live du jour (à ArcTanGent, les journées commencent et se finissent tôt). On reste donc sous le chapiteau de la Yohkai en attendant 65daysofstatic. Et on aura attendu! Les Sheffieldois entameront en effet leurs premiers accords avec plus de 20 minutes de retard. Un set maîtrisé mais plutôt conventionnel pour un groupe qui avait amorcé un excitant virage électro avec la sortie de We Were Exploding Anyway, en 2010. L’explosion escomptée ne sera donc finalement pas au rendez-vous ce soir. Dommage, on aura bien esquissé quelques pas de danse au milieu de l’épais « fog » ambiant.

Battle Royale

Après une courte nuit de sommeil, emmitouflés dans la chaleur moite de nos duvets, c’est plein d’entrain que nous partons à la découverte de la programmation de cette deuxième journée de festival qui s’annonce d’ores et déjà pluvieuse. Qu’à cela ne tienne, quand on est né sous le ciel gris du plat pays, ce n’est pas quelques gouttes d’eau et flaques de boue qui nous effraient! Tandis que les techniciens s’activent autour des musiciens de Quadrupède, le chapiteau de la Yohkai se remplit petit à petit. Originaire du Mans, ce duo guitare/batterie sortait un deuxième EP très réussi, TOGOBAN, en décembre dernier. Ce matin (il n’est qu’11h30) et malgré la météo peu clémente, le public s’est déplacé en masse pour venir applaudir les « Frenchies ». Il faut dire qu’ils valent le détour, tant il est difficile d’être déçu face à ces artistes talentueux et à leurs compositions inventives. Une prestation qui se clôturera par une presque standing ovation et sous le regard empreint de fierté des fondateurs de Black Basset Records, venus soutenir leurs poulains.

Vous en conviendrez, face au line-up de plus en plus fourni des festivals d’été et aux heures de passage simultanées, il n’est pas chose aisée, pour une seule personne, de couvrir l’ensemble des concerts annoncés. Nous avons donc décidé de prêter notre plume à Pablo Fleury, un jeune festivalier – musicien de surcroît (Rince-Doigt), afin qu’il vous présente ses coups de cœur.

« Pour les avoir vus jouer deux fois, je ne voulais absolument pas rater Delta Sleep (Rolo Tomassi, ce sera pour une autre fois). Et j’ai eu raison, car les anglais se sont hissés au sommet de mon classement ATG 2015.

À la fois d’une beauté sans nom et d’une sophistication à couper le souffle, la musique douce-amère de Delta Sleep nous rappelle que, quand même, le chant ça a du bon. On peine à imaginer comment le chanteur-guitariste parvient à poser une voix si claire et précise sur des arrangements si alambiqués dont les répétitions semblent bannies. Expérience immersive, un concert de Delta Sleep, c’est l’assurance de se retrouver devant quatre musiciens aussi bons les uns que les autres (d’accord le batteur est VRAIMENT impressionnant) qui prennent un incroyable plaisir à faire voyager le public au gré de leurs compositions millimétriques.

Le show fait la part belle au dernier opus Twin Galaxies, album-concept dont les ambiances, paroles et visuels plongent l’auditeur dans un monde aquatique, fantasmé à travers les yeux d’un anti-héros victime de désillusionnement amoureux, qui se retrouve en proie avec les forces de la nature suite à un cataclysme. Force est de reconnaître qu’il se fait rare aujourd’hui, et particulièrement dans le math-rock, qu’un groupe se donne pour mission de produire une œuvre d’une telle cohérence à l’heure de la playlist et du single. Après plusieurs changements de line-up au fil des années, Delta Sleep semble avoir désormais trouvé son rythme de croisière et confirme son statut de groupe à suivre. On vous aura prévenus. »

Après Delta Sleep, direction l’Arc – la main stage – où se produit Maybeshewill. Comme à son habitude, le quintette de Leicester propose un set bien huilé mais non moins rempli d’émotions. Les grandes envolées symphoniques dont il a le secret sont ici sublimées par la puissance veloutée de l’orchestre qui l’accompagne pour l’occasion. Définitivement conquis par ce nouveau concept scénique, on ferme les yeux et se laisse prendre au corps par les vibrations enivrantes que procurent leurs compositions atmosphériques.

On décide ensuite de s’octroyer une longue pause, le temps de recharger ses batteries avant d’assister au concert très attendu de The Dillinger Escape Plan. Il est un peu plus de 21h30 lorsque le groupe de post-hardcore mené par Greg Puciato s’installe sous l’Arc. Il ne faut pas plus de 5 minutes pour que l’on se prenne une grosse claque en pleine figure. Quelle énergie, quelle puissance! L’envie de se joindre aux jeunes mosh pitters rassemblés en frontstage se fait de plus en plus irrésistible. C’est parti, on se faufile dans la masse, tentant de s’approcher au plus près du noyau. C’est à cet instant précis que, porté par la lave en fusion qui coule dans ses veines, le leader s’élance d’un bon vers le poteau central du chapiteau avec la ferme intention de nous démontrer ses capacités en matière de body surfing. Un live, aussi jouissif musicalement que visuellement, qu’on n’est pas prêt d’oublier.

The Day After

This is the end, my friends. Et oui, ArcTanGent c’est déjà presque fini. Pour ne pas changer, il pleut des chats et des chiens ce matin (ndlr : traduction littérale de l’expression anglaise « pleuvoir des cordes »). On entame la journée à la Bixler avec Poly-Math. Pablo, notre festivalier-rédacteur, vous en dit plus sur ce concert…

« 11h30. Je m’extirpe de mon matelas à moitié dégonflé, en lutte (merci le pastis, merci la Silent Disco). Malgré la fatigue, direction la Bixler Stage. Poly-Math, nos voisins de camping, ouvrent la scène ce samedi matin. Et s’il y a bien quelque chose qu’il faut retenir à ArcTanGent, c’est que même à 11h30, on peut se retrouver devant l’une des prestations les plus mémorables du festival.

Trio guitare-basse-batterie, le groupe originaire de Brighton délivre une musique profonde et complexe, à coups d’effets hallucinants, de lignes de basse ravageuses et de breaks imprévisibles. Venus défendre leur dernier album Reptiles paru chez Lonely Voyage Records (Lost In The Riots, Quadrilles, …), les trois musiciens s’adonnent sur scène à une séance de jiujitsu instrumental. Les Poly-Math semblent habités par leurs morceaux qu’ils exécutent à coups de riffs, de parades et de postures de combats. Like walking in and out of a tornado, difficile de résumer mieux ce que l’on peut ressentir durant leur prestation.

Visiblement ravis de jouer devant une foule compacte de beau matin, les anglais n’hésitent pas à le faire savoir. Who wants bananas? Le public se retrouve ainsi pris dans une tempête de bananes gonflages géantes venues de nulle part, alors que le bassiste vide une bouteille de tequila chaude dans la bouche des festivaliers les plus proches.

Fin du concert. Les visages tendus sont désormais souriants et tout le monde se presse pour saluer les copains et commenter ce qui vient de se passer. Cette journée commence sur les chapeaux de roue. Il est midi. »

Alors que le soleil avait fait son apparition en fin de matinée, c’est face à un ciel menaçant et pour découvrir ce que Latitudes a dans le ventre que l’on décide de s’abriter quelques instants sous la Yohkai. Les riffs lourds et l’atmosphère sombre qui caractérisent les compositions du groupe laissent souvent place à des passages solaires et mélodiques, donnant une couleur particulière à l’ensemble. Un équilibre entre douceur et puissance qui nous rappelle par moments d’autres formations post-metal telles que Russian Circles et Pelican.

Trente minutes plus tard, alors que Latitudes entame son dernier titre, une pluie épaisse et des coups de tonnerre nous invitent à nous réfugier dans un endroit sec (ou en tout cas moins humide), histoire de ne pas attraper la crève avant la fin de la journée. Au sec dans notre caravane de fortune, on assiste de loin aux sets de Talons et de PG.LOST avant de se diriger vers l’Arc où Deerhoof a pris ses quartiers.

Montée sur ressorts, comme de coutume, Satomi Matsuzaki s’en donne à cœur joie, sa voix aigüe et enfantine contrastant avec les arrangements noise-rock des musiciens. Que le mélange nous plaise ou pas, il faut bien admettre que le groupe californien a marqué l’indie rock de son empreinte et continue depuis plus de 20 ans à surprendre ses fans. De passage à Dour il y a quelques semaines, il avait déjà retenu toute notre attention. Et cette performance en terre britannique confirmera notre sentiment à son égard. We want more!

Panda Panda Panda résonne encore dans nos têtes lorsque nous nous dirigeons vers la Bixler où Toundra est en train de faire vibrer les planches de son excellent post-metal made in Spain. Non loin de là, sous la Yohkai, Vessels envoûte le public à coups de titres très électro, flirtant sans retenue avec la house.

Les membres de Cult of Luna ayant raté leur avion plus tôt dans la journée, leur heure de passage coïncide maintenant avec celle de Deafheaven. Si la situation représente un dilemme pour la plupart des festivaliers, ce n’est pas notre cas. Relativement agacés par la voix du brailleur du Paradis Sourd, on finira notre verre et clôturera notre voyage en terre post-rockeuse devant le septuor suédois.

Si l’expérience vous tente, sachez que l’édition 2016 aura lieu au même endroit, du 18 au 20 août, et que les tickets sont déjà en vente en ligne via Eventbrite.

Hélène Many

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Crédit photo : Nancy Junion