Romain Voisin, coordinateur du Vecteur

par Hélène Many

En avril 2021, Romain a fêté ses 10 ans au Vecteur. Il terminait son Master en gestion culturelle à Arras, en France, quand il a débarqué à Charleroi pour faire son stage au sein de ce lieu pluridisciplinaire carolo. Il s’est d’abord occupé de la communication, pendant environ deux ans, et puis au départ de son prédécesseur, il a tenté le coup et a été engagé à la coordination, fonction qu’il exerce depuis huit ans maintenant.

Est-ce que ce poste de coordinateur est ton métier principal ou as-tu d’autres sources de revenus ?
Oui, c’est mon métier principal. Je suis employé au Vecteur et je n’ai pas d’autres sources de revenus.

Comment as-tu vécu les différentes annulations liées à l’émergence du Coronavirus ?
Notre dernier concert avant le premier confinement a eu lieu le 6 mars 2020. Ça faisait partie de ces gros événements pour lesquels on organise un vernissage suivi de concerts et de DJ sets. En gros, des événements qui durent de 18h à 2h du matin. On avait senti le truc venir. C’était un peu bizarre. Et puis après, on a connu une série d’annulations, de mars à juin, dont les Fêtes de la Musique. D’un point de vue organisationnel, au début du premier confinement, on n’a fait qu’annuler et reporter les événements. C’était une période difficile pour l’équipe, avec le télétravail on ne voyait personne, et même si le télétravail a des côtés positifs, c’est compliqué de travailler sans voir ses collègues. Le contact avec le public manquait aussi énormément. Les événements, ce n’est qu’une partie de ce qu’on fait. Les résidences constituent aussi une grosse partie de notre travail, même si elle est moins visible parce que les choses se font à guichet fermé. L’été, on a bossé mais on n’a pas organisé d’événements. Quand on a pu recommencer en septembre 2020, on était très content·e·s de voir les gens et on a tout de suite senti le public hyper au taquet. Au début on y est allé doucement. On n’a pas appelé notre soirée rentrée “soirée de rentrée”,  ni organisé de concerts, par contre, on a accueilli des expos mais avec une jauge limitée et sur réservation. Ça, c’était la situation au mois de septembre, la suite on la connaît. On a quand même réussi à organiser le festival Livresse au mois d’octobre, deux semaines avant d’être reconfiné·e·s. On a aussi pu reprendre nos concerts du vendredi soir, mais ça a été compliqué à gérer. Notamment, en termes de protocole : les concerts devaient avoir lieu assis. Or, les gens avaient tendance à se lever de leur siège et il fallait régulièrement les rappeler à l’ordre. Les 29 et 30 octobre 2020, on organisait les label nights de Black Basset Records et de Consouling Sounds. Pareil, on a senti venir le deuxième confinement. Une semaine avant, on s’est dit : Qu’est-ce qu’on fait ? Est-ce qu’on maintient ou on annule ? On a décidé de maintenir. On avait enlevé quasi tout ce qui était fun dans un événement de type concert : sur inscription, jauge limitée à 40 personnes, assis, avec masque, sans bar et couvre-feu à 22h. Et finalement, le 28 octobre on a été contraint·e·s d’annuler. Certaines personnes trouvaient ça dommage de ne pas avoir annulé plus tôt. Nous on trouvait ça important de maintenir les événements malgré les restrictions, de montrer qu’on voulait continuer à faire des choses. Puis, il y a eu la fermeture. Pour l’instant, on attend les instructions du gouvernement, mais je pense qu’il n’y aura rien de nouveau avant l’été. Par rapport à la musique, les seules choses qu’on peut organiser actuellement ce sont des résidences.

Quels impacts sur l’équipe ? Chômage technique ? Détresse psychologique ?
Chez nous comme dans d’autres lieux subventionnés, organiser des événements ça coûte plus cher que de ne pas en faire. Du coup, en mars j’ai fait une projection jusqu’en juin et je me suis rendu compte qu’on économisait 1000 euros. Notre CA a décidé de ne mettre personne au chômage, c’est une grande chance pour nous. On a eu la chance de ne pas craindre de perdre nos emplois, donc financièrement on s’en est bien sorti·e·s. Psychologiquement aussi, même si c’était difficile d’être en télétravail, de ne voir personne, parce qu’on fait des métiers où le contact est important. Après moi, oui, en tant que responsable j’ai eu des insomnies. Par exemple, quand tu sais que dans 15 jours ou une semaine, il y a un comité de concertation prévu, tu te demandes quand même à quelle sauce tu vas être mangé. Et puis, vu qu’on est un lieu pluridisciplinaire, il faut réussir à jongler entre les différents protocoles (lecture publique, musique, arts plastiques). On a intégré l’incertitude, j’ai pas envie de dire qu’on n’espère plus rien, mais bon on a intégré que même s’il y avait des annulations, il fallait continuer à avancer et faire le maximum de ce qu’on nous autorisait à faire. On a eu des signaux rassurants de nos pouvoirs subsidiants. On a une convention pluriannuelle avec la Fédération Wallonie-Bruxelles (2017-2021) et la ministre nous a garanti notre subside annuel, la Ville de Charleroi a aussi mis en place un système d’aide.

Continuer malgré tout ou s’arrêter ? N’as-tu pas, par moments, ressenti une certaine forme de culpabilité de vouloir continuer à organiser des événements alors que les hôpitaux étaient débordés ?
Si je prends un cas concret, par exemple, Livresse qui avait lieu à la mi-octobre. Au mois de mai/juin on s’est dit : On le fait ? On le fait pas ? Finalement, on s’est lancé·e·s. Il faut savoir que Livresse est un des plus gros événements qu’on organise au Vecteur, avec Papier Carbone, qui se déroule quant à lui au mois de mai en collaboration avec le BPS22. On n’a pas eu de messages du genre : Pourquoi vous faites ça, vous êtes inconscients ? En plus, on a été très prudent·e·s par rapport aux mesures, et puis c’est peut-être facile à dire, mais les grandes surfaces sont ouvertes, elles. Si on nous autorise à faire des trucs, moi je ne vais pas culpabiliser de les organiser. Surtout sachant qu’à 500 mètres du Vecteur il y a Rive Gauche (Ndlr : le centre commercial). Les protocoles du secteur culturel étaient quand même hyper sécurisés. Petite jauge, bulles de quatre, avec masque et gel hydroalcoolique.

Comment vous êtes-vous adapté·e·s à l’arrivée du Coronavirus ?
En mars, on a tous été abasourdi·e·s par ce qui se passait. Il y a eu une phase de latence d’un mois, un mois et demi. On se demandait ce qui nous arrivait. Ensuite, on a monté un projet, en collaboration avec l’Eden et le Rockerill, qui s’appelle Dites 33. Ce sont des capsules vidéo musicales qui commencent par une interview et se poursuivent avec quelques morceaux joués en live par des groupes. Le tout est monté et diffusé sur nos différentes pages Facebook. On en sort à peu près une par mois. On a aussi dû revoir notre façon de communiquer sur les réseaux sociaux et sur le web en général. Il y a eu cette période où tout le monde faisait du livestream, des faux lives ou rediffusait des captations de concerts. C’est quelque chose qu’on ne faisait pas souvent avant le Covid. Maintenant je pense qu’on va prendre le pli de filmer les concerts. Pendant Livresse, le jeudi soir, on a programmé une émission spéciale avec Tévé Carbone, la télé des microéditeur·rice·s confiné·e·s, qui s’est clôturée par un live de Johnny Superglu. Ça ne remplace pas un vrai concert mais c’était quand même super.

Différence entre le premier et le deuxième confinement ?
L’annonce du premier était d’une violence rare. On n’avait jamais connu ça dans notre vie privée, ni professionnelle. Et puis, l’attente excessivement stressante. Le deuxième, on l’a senti arriver et on est moins en stress maintenant parce qu’on sait comment ça va se passer. Je ne parlerai pas de sérénité mais en tout cas d’une certaine forme d’habitude.

Remise en question par rapport à son métier ?
Changement de voie professionnelle, non. Mais clairement réfléchir sur notre métier et ce qu’on fait au quotidien, oui. J’espère franchement qu’on va sortir de cette merde, parce que continuer comme ça à ne plus être en contact avec le public, je pense que pas mal d’opérateurs culturels ont atteint leurs limites.

Quel avenir pour la musique live ? Comment se passeront, selon toi, les concerts du “futur” ?
Il y a un truc à prendre en compte, c’est la vaccination. Je me demande comment ça va se passer pour les groupes étrangers. Quand on voit qu’en allant voir mes parents pendant les fêtes, j’ai dû rester une semaine en quarantaine. Le seul point positif c’est qu’on va certainement faire jouer plus de groupes belges, du coup. Même si au Vecteur c’est déjà pas mal le cas. L’aspect négatif c’est qu’on va devoir rentrer dans des logiques particulières pour faire venir des groupes étrangers (tests PCR à tous les membres du groupe). Moi ça m’angoisse. Du coup, se pose la question des tournées. Est-ce qu’un groupe de Lille, par exemple, pourra se permettre de passer la frontière juste pour une date ? Je vois pas mal de difficultés à l’avenir pour faire jouer des groupes. Le déconfinement va être long et progressif. Il n’y aura pas de retour à la normale avant la fin 2021, et encore, s’il n’y a pas de nouvelle vague d’ici-là.

En cette période morose, quel morceau te remonte le moral ?
C’est Siamo Tutti, du groupe suisse Hyperculte, qu’on a fait jouer au mois de mars 2020.

Un des meilleurs concerts ?
À titre personnel, j’aime les petites salles. Mike Watt au Vecteur en trio avec deux musiciens italiens : Il Sogno Del Marinaio.

Une anecdote liée à un concert ?
Le dernier concert de Choolers Division au Vecteur, en décembre 2019. Ils ont joué 2-3 fois ici avec systématiquement une résidence en amont. Et pour ce concert de clôture de résidence, ils avaient fait imprimer le visage de Rémy, ancien employé du Vecteur et batteur du groupe La Jungle, sur des masques qu’ils ont porté pendant un ou deux titres. Franchement, c’était un moment assez marrant !

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