Musique et Covid-19 : les hommes et les femmes de l’ombre

Posted on 10/09/2020 by BeCult

En cette période très compliquée pour le monde culturel, on a voulu mettre sous le feu des projecteurs ceux et celles qui travaillent habituellement dans l’ombre et sans qui, pourtant, les concerts ne pourraient exister. Il•elle•s s’appellent Philippe, Pierre et Marie-Amélie. Il•elle•s sont runner, assistant de production, ingé son, producteur, éclairagiste… et ont accepté de nous partager leur vécu depuis cette funeste journée du 13 mars 2020, où tout s’est arrêté.

Philippe Rasquin est runner et assistant de production à l’Ancienne Belgique. Son travail consiste notamment à véhiculer les artistes et leurs proches entre la salle de concert et tout autre lieu : hôtel, restaurant, aéroport, gare, etc. C’est lui qui se charge également de répondre aux desiderata des artistes en matière de logistique tels que nourriture, boisson, tenue vestimentaire, cosmétiques et autres. Une sorte de super indépendant extrêmement polyvalent chargé de trouver la solution à tout imprévu et toujours aux petits soins pour les artistes.

Philippe était freelance mais avec un statut d’employé. Il exerçait son activité en tant qu’intérimaire, attaché à une agence spécialisée dans les métiers du spectacle. Depuis le 13 mars, il a arrêté toute activité professionnelle et est chômeur complet indemnisé. Même s’il dispose de quoi faire face à ses charges fixes, il connaît, du fait de son passage au chômage, une grosse perte de revenus et espère pouvoir revenir à une situation normale en 2021.

Malgré ces derniers mois très compliqués, Philippe n’entend actuellement pas changer d’orientation professionnelle. Il est, comme beaucoup, dans le flou mais très attaché à son métier, et a choisi de rester optimisme et de croire qu’il pourra bientôt l’exercer à nouveau.

Pierre Constant est, pour sa part, un véritable homme orchestre. Il est musicien, interprète et a joué dans plusieurs formations musicales telles que Sweek, Hudson, Isola et Seno Nudo. Ça, c’est pour le devant de la scène. Mais dans l’ombre, il est également compositeur (essentiellement pour le théâtre), producteur et ingénieur du son. Il mixe ainsi en live pour Elvis Black Stars, Endz, Atomic Spliff et David Leo.

Pierre a le statut d’artiste qui lui assure un revenu minimal (proche du seuil de pauvreté) quand il ne travaille pas, comme c’est le cas actuellement. Depuis le 13 mars, outre la composition et quelques concerts privés destinés à la diffusion sur le web, son activité s’est arrêtée. Les mesures sanitaires rendent en effet très compliqué le travail en studio. Pierre a profité de ce temps pour y faire des travaux de rénovation mais avoue trouver actuellement le temps long et commencer à tourner en rond. Tout comme Philippe, son angoisse réside dans l’incertitude qui existe quant à la reprise de ses activités professionnelles et dans l’impossibilité de se projeter à court terme.

D’avril à juin, Pierre avait été engagé au Théâtre de Poche qui a bien évidemment dû annuler son contrat. Le Théâtre de Poche et la Compagnie Belle de Nuit l’ont cependant indemnisé pour le manque à gagner lié à la pandémie, ce qui lui a permis de vivre décemment durant ces trois mois. Il demeure qu’actuellement, il ne perçoit plus que les allocations liées à son statut d’artiste. Alors même s’il ne se plaint pas et estime ne pas être le plus mal loti, les temps sont durs lors que l’on doit, avec des rentrées minimales, faire face à un loyer et aux frais liés à la rentrée scolaire.

Pierre a plusieurs concerts programmés en septembre, octobre et novembre mais doute actuellement qu’ils puissent effectivement avoir lieu. Bien qu’il soit au départ partisan d’une réouverture complète et sans contraintes sanitaires, son point de vue a évolué. Dernièrement, il a assisté à un concert en extérieur organisé dans le respect des règles sanitaires en vigueur et, même si la magie est un peu altérée, il reconnaît que retourner voir des concerts, même dans ces conditions, lui a fait un bien fou.

Comme Philippe, malgré cette période de vache maigre, Pierre n’envisage pas de changer d’orientation professionnelle. De toute façon, ce métier, il ne l’a pas choisi, c’était une évidence qui s’est imposée à lui. Certes, il pourrait nettement mieux gagner sa vie en épousant une autre voie professionnelle, mais sans la satisfaction, l’équilibre, le sentiment de liberté et la qualité de vie que lui procure son travail. Le plaisir est son premier salaire !

Nous avons également rencontré Marie-Amélie Lejeune, qui est éclairagiste de concert à la Ferme du Biéreau. Enfin, elle n’a pas encore beaucoup travaillé pour la Ferme, puisque son contrat a débuté en février 2020. Elle a participé au dernier concert programmé, le 13 mars, et a repris le chemin du travail ce 23 août avec le concert de BaliMurphy. Avant son engagement par la Ferme, Marie-Amélie était la régisseuse son et lumière de la salle de l’Orangerie, au Botanique. Elle est actuellement employée à mi-temps.

Durant son arrêt de travail forcé, elle a bénéficié du chômage technique pour cas de force majeure. Tout comme Philippe et Pierre, même si elle estime ne pas être à plaindre, elle a subi une grosse perte de rentrées impactant sa vie de tous les jours : elle a eu de difficultés à payer son loyer, mais a heureusement pu trouver un arrangement avec son propriétaire.

Par contre, contrairement à nos deux premiers interlocuteurs, Marie-Amélie est clairement dans une réflexion quant à une éventuelle réorientation professionnelle, réflexion entamée bien avant la pandémie lorsqu’elle a quitté le Botanique pour la Ferme du Biéreau, et est passée d’un temps plein à un mi-temps. Marie-Amélie n’a pas spécialement envie de changer d’activité professionnelle mais estime que la nécessité financière peut prendre le pas sur le reste.

LA BO DE LEUR CONFINEMENT

On a voulu clore cet article sur une note un peu plus légère. On a donc demandé à chacun•e de nos intervenant•e•s de partager avec nous leur playlist et leurs découvertes musicales du confinement.

Philippe a beaucoup écouté ses amis de Wolvennest, The Progerians, La Muerte et S O R O R. Il s’est aussi plongé dans les discographies d’artistes tels que King Crimson, Can, Frank Zappa et Brian Eno. Il s’est fait un bon trip rock entamé avec Opeth jusqu’aux Genesis de la bonne époque, Emerson, Lake and Palmer, Yes et le grand Wackerman “avant que tous ces gens ne se ringardisent à jamais“. Il a également écouté beaucoup de hard rock et de metal classique et bien évidemment les Beatles, dont il est grand fan. Et même s’il connaissait déjà le groupe Oranssi Pazuzu l’album Mestarin Kynsi, sorti durant le confinement, restera pour lui inéluctablement attaché à cette période étrange.

Pour Pierre, la période de confinement a été l’occasion de découvrir et de redécouvrir certains artistes. Il est ainsi devenu complètement fan de BEAK>, le super groupe de Bristol au sein duquel officie un membre de Portishead. Il a également écouté Teenage Wrist, Bruges, Kabul Golf Club, Protomartyr, Crack Cloud, Tropical Fuck Storm, l’Epée, Oiseaux-Tempête et Black Midi. Pierre nous conseille également l’écoute du nouveau Nicolas Michaux (Amour Colère). Et en a profité pour se refaire Philadelphonic de G. Love & Special Sauce et Siamese Dream de Smashing Pumpkins, qui reste pour lui un album majeur, qui l’a marqué à vie…

Marie-Amélie, pour sa part, a beaucoup réécouté Grandson, A Perfect Circle et Meute. Durant le confinement, elle a découvert Melodicka Bros, Chriss Mann et ses parodies de chansons, ainsi que Jacob Collier.

Sandrine Job

Photo Pierre Constant © Héloïse Rouard