Les salles de concert belges au temps du covid-19

par Sandrine Job

La culture est l’un des secteurs les plus touchés par la crise engendrée par l’épidémie de coronavirus. Un secteur pourtant relégué au second plan par les diverses strates de pouvoir du pays. Le circuit musical fait partie des grands oubliés de la crise, et notamment le secteur de la musique live, qui a été l’un des premiers frappés par les mesures de confinement.

À notre petite échelle, on a donc décidé de mettre en lumière les différentes composantes du secteur musical belge, et en particulier du circuit indépendant. Pour le premier article de notre série, on a sondé cinq programmateur•rice•s de concert, au nord comme au sud du pays, afin d’essayer de rendre compte des difficultés auxquelles il•elle•s sont confronté•e•s. On leur a, entre autres, demandé comment il•elle•s vivaient la situation et ce qu’il•elle•s avaient mis en place pour faire y face. Mais également quels éléments positifs retirer de tout ça, à travers, notamment, leurs découvertes musicales du confinement.

  • Benoît Hageman, administrateur et coordinateur de la programmation du Magasin 4 à Bruxelles
  • Mich Decruyenaere, programmateur musical pour Wilde Westen (De Kreun) à Courtrai
  • Gilke Vanuytsel, programmatrice musicale au Beursschouwburg à Bruxelles
  • Quentin Velghe, programmateur musical au BRASS, centre culturel de Forest
  • Denis Jalocha, programmateur et chargé des relations publiques pour Silly Concerts (Le Salon)

Quel a été l’impact de la suspension de vos activités sur le personnel de vos salles ?

Benoît : Nous sommes tous bénévoles du coup l’impact financier s’est plutôt passé hors Magasin 4. Nos bénévoles travaillent pour la plupart dans le milieu artistique, fortement touché par la crise, et se retrouvent au chômage technique. D’un point de vue personnel, je suis consultant informatique et j’ai été mis au chômage temporaire pendant un mois avant d’avoir mes accès et de pouvoir télétravailler.

Mich : Chacun de nous a été un moment au chômage technique car il n’était pas possible de faire une journée complète de travail à la maison. Les personnes chargées de la communication ont continué à travailler car il est important, dans une crise comme celle que l’on connaît actuellement, de maintenir la communication avec le public

Gilke : Le personnel du Beursschouwburg a été mis un temps en chômage économique. Maintenant une partie de l’équipe travaille à temps partiel à la maison. Cela concerne la programmation et la communication.

Quentin : Actuellement la décision des instances a été de maintenir tout le monde en télétravail. Une réflexion est actuellement en cours pour pouvoir reprendre nos activités au plus vite en proposant des solutions alternatives durant la période de confinement, en venant en soutien aux personnes âgées mais aussi aux jeunes et aux enfants qui ont perdu beaucoup de repères, aux familles dont le confinement en ville n’est pas toujours simple et aussi, bien sûr, aux artistes et à tout le secteur qui a cessé toute activité et n’a à ce jour aucune perspective pour les mois à venir. On pensait réaliser des chantiers d’aménagement de nos espaces, mais nos locaux sont dernièrement fortement sollicités pour gérer des situations urgentes et ça reste une priorité pour l’instant. Ce qui nous empêche aussi, par ailleurs, de pouvoir ouvrir le lieu pour le travail de création.

Denis : Nous sommes tous bénévoles dans notre association, à part nos deux régisseurs qui sont indépendants complémentaires. Eux seuls ont donc subi un impact financier, ainsi que le gérant du Salon, qui est aussi indépendant mais à titre principal. C’est lui qui a été le plus impacté par la crise, car le café-concert est fermé depuis le 14 mars. Nous continuons à travailler bénévolement, surtout sur le report des concerts du printemps à l’automne et aussi sur la programmation de nouveaux concerts.

Pouvez-vous d’ores et déjà déterminer le manque à gagner et les pertes liées à l’annulation des concerts en raison de la pandémie ?

Benoît : Nous avons dû annuler 40 concerts pour lesquels nous avions parfois avancé de l’argent : hôtels, cachets… mais la plupart des sommes investies seront récupérables plus tard. Nous n’avons que peu de frais fixes (alarme, téléphone, internet…), du coup les pertes sont moindres. Le plus gros frais pour nous sont les cachets, qui ne devront pas être payés vu l’annulation des événements pour « force majeure », ou ce que les anglo-saxons appellent « Act of God ». Donc pas de rentrées mais peu de frais donc les pertes ne sont pas catastrophiques pour nous. Et nous avons eu confirmation du maintien de nos subsides, malgré l’impossibilité de remplir nos objectifs cette année.

Mich : Actuellement, c’est difficile à déterminer. La plupart des concerts ont été reportés à l’automne. J’espère qu’ils pourront effectivement se produire. Tous les concerts des artistes étrangers ont, par contre, été annulés. Nous perdons ainsi une grande partie des rentrées financières liées à la vente des tickets et des boissons. La perte est également énorme pour tous les freelances avec lesquels nous travaillons ainsi que tous les fournisseurs. Nous pouvons heureusement personnellement compter sur le chômage technique et avons, à cet égard, un avantage. Les freelances sont eux tout à fait mis de côté. C’est la même chose pour les artistes et les petites sociétés de réservation. C’est clairement une période difficile.

Gilke : Actuellement, on ne peut malheureusement pas encore chiffrer.

Quentin : À court terme, nous ne sommes pas vraiment affectés par ces annulations étant donné que nous dépendons de subsides et que la part des recettes ne couvrent que rarement les coûts artistiques d’un concert. Nous avons la chance d’être une petite structure où les coûts de production de spectacle sont faibles et où la programmation est axée prioritairement sur l’émergence artistique. Nous n’avons donc pas d’abonnements et peu de préventes à plus de quelques jours de la date. Nous réfléchissons actuellement à des solutions de relance pour soutenir les artistes avec les budgets qui n’ont pas été dépensés, mais c’est très compliqué à mettre en place vu le flou actuel.

Denis : C’est difficile à chiffrer mais je dirais plusieurs milliers d’euros, surtout par rapport aux recettes du bar, qui reviennent au gérant du Salon lors des concerts. En contrepartie, nous sommes hébergés gratuitement mais n’avons plus de recettes d’entrées depuis la mi-mars, à part quelques timides achats pour notre saison d’automne, qui est censée reprendre au mois de septembre.

Quelle proportion de concerts avez-vous pu reprogrammer et quels sont ceux qui ne pourront pas l’être ?

Benoît : La catastrophe se situe plutôt à ce niveau-ci pour nous. La plupart des artistes souhaitent être reprogrammés en 2021. Or, à ce jour, la fin de notre bail Avenue du Port est toujours fixée au 5 janvier 2021, sans possibilité directe de relogement pour l’instant. Nous avons une solution, mais pour plus tard. Du coup, nous avons été forcés de décliner toutes les reprogrammations pour 2021. En ce qui concerne 2020, on a pu reprogrammer 15-20% des concerts en octobre/novembre. Nous programmons pour l’automne, tout en sachant qu’il est loin d’être impossible que nous devions les annuler si une seconde vague de l’épidémie nous frappe entre-temps.

Mich : Tous les concerts d’artistes belges ont déjà été reprogrammés. Les tournées des artistes étrangers ont bien évidemment été annulées. Certains ont déjà prévu des dates pour l’automne, mais la majorité (ce qui me semble le plus sensé) attend. Nous avons pu limiter les pertes en la matière, mais malheureusement pas partout. Nous avons, par exemple, été dans l’obligation d’annuler un festival qui devait se dérouler début juillet, le Bos! Festival, ce qui représente une perte importante.

Gilke : Nous essayons de reprogrammer toute une série de concerts, mais cela ne vaut que pour les groupes locaux. Pour les groupes internationaux, qui dépendent du trafic aérien, c’est encore difficile actuellement d’anticiper ce qui va se passer.

Quentin : Je reste prudent à ce jour même si des options sérieuses ont déjà été conclues pour l’automne prochain. On entend parler ces derniers jours de jauges réduites, de distanciation sociale à maintenir et toujours rien d’annoncé concernant une éventuelle reprise… Certaines conditions vont être impossibles à remplir pour nombre de lieux, d’un point de vue logistique mais aussi financier. Et puis, quand le jour viendra, ça risque d’être un joyeux bordel ! Vivement ce jour là mais ça ne va pas être simple à gérer, et tout le monde en est bien conscient. On parle d’ailleurs beaucoup de tous les enjeux entre salles de concert du réseau Court-Circuit. Et le secteur s’active pour fédérer et défendre ses besoins urgents de clarté et de soutien de la part des différents niveaux de pouvoir (NDLR : Il y a quelques jours, on a appris la création du CCMA, Comité de Concertation des Métiers des Musiques Actuelles, dont la vocation est justement devenir un acteur clé de la concertation dans le monde musical belge et l’interlocuteur privilégié de la Fédération Wallonie-Bruxelles en matière de musiques actuelles).

Denis : À l’heure actuelle, nous avons pu reprogrammer cinq concerts de la saison sur les huit prévus. Ils seront reportés en automne. Les trois autres seront sans doute reportés en 2021. Notamment Philip Catherine, le jazzman mondialement connu, qui devrait se produire au Salon dans le courant du mois de mars 2021.

Quelles mesures sont envisagées par vos salles pour rencontrer, lors de la réouverture, les obligations de distanciation sociale et de sécurité sanitaire ?

Benoît : Aucune ne semble possible. Le cœur de l’organisation d’un concert, c’est d’avoir des gens près les uns des autres et proches des artistes. On ne va pas commencer à organiser des concerts drive-in ou faire la police pour forcer les gens à respecter les distances de sécurité.

Mich : Nous n’en savons rien pour l’instant. Nous attendons les consignes gouvernementales en la matière pour tout le secteur et espérons que les concerts et autres événements puissent effectivement se tenir en automne. Si et comment cela va effectivement pouvoir se faire reste actuellement un mystère. Nous allons travailler pour permettre au public de vivre les mêmes sensations en concert qu’avant la crise. Nous étudions ainsi des alternatives telles que des performances en plein air qui respectent la distanciation sociale et des live streaming de chacun des concerts qui se sont déroulés dans notre salle.

Gilke : Des spectacles avec de plus petites jauges, des résidences, d’autres configurations… des idées sont en train de germer.

Quentin : À l’heure actuelle, on table avant tout sur un programme durant l’été, de petites formes dans l’espace public ou dans des lieux ouverts. Pour la suite, on pourrait aussi privilégier des formats déjà expérimentés par le passé, à savoir des formules légères avec jauge réduite dans nos différents espaces, en déambulatoire ou sur rendez-vous. Nous avons la chance d’avoir un bel espace vert derrière le bâtiment que nous investissons habituellement en fin de saison pour la Fête de la Musique et notre fête de clôture. Ce serait l’occasion de se rattraper.

Denis : Nous n’avons pas encore abordé ce sujet avec le gérant du Salon mais nous respecterons, bien entendu, toutes les mesures de sécurité recommandées par les autorités.

Quel groupe ou artiste avez-vous particulièrement écouté en cette période de confinement ?

Benoît : Rien qui soit vraiment lié à la programmation plutôt loud du Magasin 4. Je n’écoute du métal que quand je fais le ménage ! Du jazz, du néo-classique, du post-rock, du classique, du drone, de l’ambient sans oublier les grands classiques indie, grunge et noise rock. Bref, je me suis replongé dans plein de vieux trucs : The Jesus Lizard, Blacklisters, Tortoise, Explosions in the Sky, Toe, Giddy Motors, Fennesz, A Wingend Victory for The Sullen, Cat Power, Sparklehorse, The Black Heart Procession, Miles Davis, Gogo Penguin, Portico Quartet, Chet Baker, Thelonious Monk, Slint, Oren Ambarchi, Firel Orchestra, The Thing, Guzzard, Hammerhead, Drose, Nadja, Sunn, Bill Evans, Jaga Jazzist, John Zornn, Secret Chiefs 3, Ken mode, Rollins Band, How We Disappear Completely, Pan American, etc. ainsi que les podcasts de De Geluidsarchitect sur Radio Scorpio et Kool Strings sur 48 FM. J’écoute de la musique toute la journée !

Mich : Alabaster Deplume – To Cy an Lee – Instrumentals Vol.1 Mandy – Original Motion Pictures Soundtrack by Johann Johannsson Power Trip – Nightmare Logic Ryley Walker & Charles Rumback – Little Common Twist The Cure – Pornography Et toute la discographie d’Earth !

Gilke : Les mix des artistes de Cult Agency.

Quentin : J’ai pas mal fouillé dans mes piles de disques, de CDs (datant pour certains de l’adolescence et sur lesquels je ne m’étendrai pas), de K7 (Tangerine Dream, Ann Clark et d’autres trucs new wave) et essayé de changer les habitudes d’écoute qui sont devenues vraiment boulimiques aujourd’hui. Par exemple, en se plongeant de manière plus attentive dans la discographie d’un artiste comme Einstürzende Neubauten ou Barbara Dane mais aussi tous ceux qui sont décédés durant cette période : DAF, Andraw Weaherhall, Tony Allen, Littke Richard, Manu Dibango, Chrstophe, Genesis P-Orridge… Heureusement qu’Enrcico Macias a survécu au coronavirus !

Denis : Un peu de tout. En tant que programmateur, je reçois des propositions tous les jours. C’est donc assez éclectique. Mais j’ai réécouté pas mal de morceaux de Glass Museum, un duo électro-jazz très doué qui vient de sortir son nouvel album intitulé Reykjavik. Ces deux jeunes virtuoses sont déjà passés deux fois par le Salon et nous aimerions les reprogrammer en 2021.

Cette période de confinement a-t-elle été l’occasion de nouvelles découvertes musicales ? Si oui, lesquelles ?

Benoît : Non, c’est plutôt full nostalgie !

Mich : Chynna, Jay Electronica, Reading Rainbow, Exek, etc. Mais essentiellement des titres plus anciens, qui nous font repenser à des temps plus heureux !

Gilke : Ce n’est pas une découverte musicale en soi, mais j’ai beaucoup écouté la webradio NTS les semaines précédentes. L’endroit idéal pour faire des découvertes musicales.

Quentin : Vu que je me suis pas mal déconnecté et que tout était quasi au point mort, ce n’était pas la folie au niveau découvertes, mais en musique ce n’est pas très compliqué de découvrir de nouvelles choses, même du siècle dernier. En vrac, je citerais donc Zelia Barbosa, Yanka Dyagileva (merci le Petit Pangolin Illustré !), Cindy Lee, The Pheromoans, TVAM, Damon Locks, Lebanon Hanover… J’ai quand même tâché de suivre l’actualité de la scène locale et des pays voisins, à commencer par tous les artistes qui ont été annulés mais aussi tous ceux que j’espère pouvoir accueillir sur scène prochainement : MadMadMad, Alea(s), 13 Year Cicada, Begayer, Angie Schaeffer, Kaito Winse, Les Marquises, Marrakech, Phoenician Drive, Molly Nillson et Tachychardie, pour ne citer qu’eux. Enfin, cette période a certainement aussi été créative, même pour les musiciens amateurs qui ont soudainement pu se consacrer pleinement à leur pratique, et pour tous les pros qui, enfermés de force dans leur studio-appartement, seul ou en groupe, auront certainement plein de nouvelles choses à présenter dans les prochains mois. Et ça, c’est peut-être la meilleure nouvelle de ce confinement !

Denis : Tout récemment, Bertier, un Belge très prometteur. Une espèce de dandy crooner, influencé par Miossec et Daniel Darc. Et Structures également, un groupe français de rough wave post-punk, qui est d’ailleurs programmé au Salon le samedi 19 septembre… si tout va bien !

Ce site utilise des cookies afin d'améliorer votre expérience Accepter En savoir +

Cookies & Politique de confidentialité
error: Ce contenu est protégé !