Dour 2018 - Flavier Berger © Carl Lambert

Un week-end à Dour #part2

Posted on 15/07/2018 by BeCult

Ce dimanche à Dour s’annonce sportif, et pas parce que se joue aujourd’hui la finale de la Coupe du monde de football. Ou plutôt, si, mais indirectement. La diffusion du match France-Croatie sur la Last Arena a des conséquences directes sur la programmation : aucun groupe ne joue à ce moment-là, ni sur la Last Arena, ni dans la Boombox, La Petite Maison dans la Prairie ou la Caverne. Ça fait quatre scènes en moins en début de soirée, c’est-à-dire pile au moment où on retrouve d’ordinaire les groupes qui nous intéressent le plus. On va donc devoir faire face à un dilemme de poids pour nos premiers concerts de la journée : Fidlar, Flavien Berger ou Lysistrata ? On prend le parti de courir d’une scène à l’autre pour jeter un oeil aux trois prestations, paraît que le sport c’est bon pour la santé !

Pépite

Comme le soleil nous a chassés prématurément du camping, on profite du fait d’être plus tôt que prévu sur le site pour faire un détour par la Petite Maison dans la Prairie où se produit Pépite, un duo français ici accompagné de deux musiciens. Leur chanson française aux sonorités vintage, planante et mélancolique, est idéale pour émerger en douceur. La voix nasillarde du chanteur rappelle un peu celle de Sean Lennon, qu’on avait eu l’occasion de voir à Dour il y a plus de 10 ans. Les titres s’enchaînent et l’assistance grandit, attirée par la douce mélodie qui s’échappe du chapiteau. C’est pour des moments comme ceux-là que ça vaut la peine d’arriver tôt, surtout à Dour dont la programmation réserve toujours de belles surprises.

Fidlar

Et c’est parti pour la course ! Première étape, Fidlar (Fuck It Dog, Life’s A Risk) dont le show sera à la hauteur du nom : rock’n roll, déjanté et second degré. En guise de fond de scène, un écran sur lequel le logo du groupe est représenté d’une multitude de manières différentes grâce à un travail typographique intéressant : tag, collage, dentifrice, corned beef. Ça a le mérite d’être original et amusant. Et sur scène ? Une redoutable énergie punk et des paroles qui font sourire. Simple et efficace. De quoi satisfaire les amateurs et distraire les curieux. Dommage que les festivaliers ne soient pas encore très nombreux devant la Last Arena à cette heure-ci.

Lysistrata

On s’arrête ensuite à la Caverne pour assister à la prestation du trio énervé Lysistrata. Dans une configuration minimaliste guitare-basse-batterie, les trois musiciens jouent comme s’ils étaient en répétition dans leur garage et occupent à peine quelques mètres carrés au centre de la scène. Le batteur, face au public, et les deux autres membres du groupe se faisant face à ses côtés. Ça joue fort, ça crie, c’est sincère et brut. Pas d’artifice, tout pour la musique, comme si leur vie en dépendait. Ils ont l’air d’à peine sortir de l’école et leur engouement à jouer ici fait plaisir à voir. Une bonne dose de rock dur progressif à tendance math rock qui fait mouche, et qui vaut la peine d’être administrée en live.

Flavien Berger

Les guitares de Lysistrata résonnent encore lorsqu’on rejoint la Petite Maison dans la Prairie. Les festivaliers ont visiblement fait leur choix : le chapiteau est bondé ! On les comprend, la musique de Flavien Berger est plus propice au repos, et cette scène-ci profite d’une brise sympathique. Seul sur scène, Flavien Berger est entouré d’un nombre impressionnant de claviers et autres machines électroniques au moyen desquels il donne naissance à une electro envoûtante aux accents exotiques. Le public français quitte peu à peu les lieux pour ne pas rater une minute du match, tandis que les autres restent pour danser avec entrain sur le dernier morceau. « Après le concert, il y a la vie. Toute une vie », s’exclame-t-il. Derrière les remerciements et un charisme minimal, on décèle une sincérité touchante. Une brève mais belle rencontre.

On suit ensuite la foule qui converge vers la Last Arena. Il y a plus de monde devant le match que devant les têtes d’affiche de la veille. Un drôle de constat dans un festival qui se veut l’écrin des musiques et de la culture alternatives. Et un choix discutable de la part de l’organisation qui met pour ainsi dire le reste de l’affiche au point mort pendant 90 longues minutes. Une organisation qui a certainement compris tout l’intérêt de satisfaire la grande proportion française du public. À moins que, dans un dernier élan patriotique, elle n’ait voulu se venger en forçant les fans français à regarder le match en plein soleil ? On laisse les fans chatouiller l’insolation et on part faire une sieste à l’ombre.

Sólstafir

En ce début de soirée, on se retrouve une énième fois sous le chapiteau de la Caverne, qui accueille décidément une bonne partie la crème de la programmation de Dour cette année. Cette fois, ce sont les Islandais de Sólstafir qui lancent les hostilités avec un metal psychédélique qui sent bon le Nord. Bottes, chapeau, barbe, cheveux longs et tresses, le look des musiciens est le fruit d’un mélange intéressant et atypique entre cowboy et viking. Dans leur musique, on retrouve des ambiances similaires à ce qu’on peut entendre chez les groupes de death et doom scandinaves, ici tempérées par un chant clair et une partie rythmique plus lente… mais pas moins efficace ! Le voyage est beau, touchant. Et quand le chanteur monte sur la barrière du premier rang où il tient tout juste en équilibre grâce aux mains tendues des spectateurs, on ne peut pas s’empêcher d’y voir une belle métaphore de ce que peut représenter la musique. Le concert se conclut sur une montée en puissance qui n’en finit pas et laisse l’assemblée dans l’expectative avec pour seul recours ses mains pour applaudir.

Thee Oh Sees

Pendant qu’on se remet de nos émotions, Thee Oh Sees fait ses balances devant un public déjà nombreux, qui manifeste son impatience en sifflant. Les deux batteries sont installées au plus près du bord de la scène, entourées par le guitariste à gauche et le bassiste à droite. Encore une scénographie minimale. C’est que les princes du rock psyché (dixit Pompon) n’ont pas le temps de chipoter : le rythme est tellement soutenu que la concentration est extrême et on les voit mal arpenter la scène dans ces conditions. L’effervescence ne tarde pas à gagner le public qui se lance dans un pogo d’abord timide mais qui prend vite de l’ampleur. Les batteurs, lorsqu’ils frappent les fûts en synchronisation, donnent l’étrange sentiment de voir double. Tandis que le chanteur et guitariste, lui, s’agite comme un pantin et fait des merveilles avec sa belle Gibson transparente. Il faut attendre 15 longues minutes avant que le quatuor ne nous donne une première opportunité de l’applaudir. Ceci dit, il n’a pas besoin de ça : un rapide coup d’oeil au public suffira pour comprendre que tout le monde prend son pied dans la Caverne.

Nekfeu

Sur la scène principale et pour la deuxième fois ce week-end après son concert avec L’Entourage hier soir, Nekfeu a donné rendez-vous à Dour. Les enceintes crachent l’intro de son dernier album en date, Humanoïde, tandis qu’il entame le premier titre de sa setlist en traversant la foule à pied pour rejoindre la scène. Il porte la même chemise à fleurs que la veille et, vu la chaleur, on espère pour lui qu’il l’avait en double. Comme sur l’album, il enchaîne avec l’excellent Mauvaise graine. Le public est déjà très chaud et reprend le refrain en choeur sans se faire prier. Efficacement secondé par Doums, aussi membre de L’Entourage, Nekfeu enchaîne pendant la première demi-heure de concert quelques-uns de ses meilleurs titres. Le refrain de Squa se transforme en « J’arrive luxe comme Dour ce soir ! », sous les acclamations. Sur Esquimaux, il démontre son impressionnante technicité en accélérant encore le rythme du morceau, allant jusqu’à hurler les paroles dans son micro. Le public perd la raison. Ça saute, ça crie, ça pogotte, à tel point qu’il s’interrompt entre deux titres pour s’assurer que tout le monde va bien. À la faveur du passage sur scène d’autres invités, la setlist intègre des morceaux du $-Crew et de L’Entourage, systématiquement accueillis par le public avec des S et des L dessinés avec les doigts. La scénographie est minimale mais efficace : des rangées de spots sur les côtés de la scène donnent une ambiance différente à chaque morceau. Pas besoin de plus, Nekfeu maîtrise parfaitement son sujet. On le sent à l’aise sur scène, surtout face à un public aussi réceptif. Il a des étoiles dans les yeux et nous des frissons à chaque fois que la foule chante les paroles plus fort que lui. Dour vit un grand moment de rap. On quitte Nekfeu et son crew alors qu’ils s’éternisent sur scène. Eh oui, difficile de quitter un public aussi bouillant sans lui offrir un dernier morceau et dépasser de quelques minutes l’horaire prévu. Personne ne leur en tiendra rigueur, mais un marathon de concerts nous attend avec trois performances programmées en même temps.

Beth Ditto

Sous la toile de la Petite Maison dans la Prairie, Beth Ditto n’a pas ramené autant de monde qu’on aurait pu le croire. Ceci étant, ceux qui sont présents sont tout entier acquis à sa cause. Le son est excellent, chose assez rare en festival que pour être relevée, et la voix puissante de la charismatique chanteuse s’élève sans difficulté, parfaitement soutenue par une partie instrumentale sans faille. À chaque envolée lyrique, le public s’emballe et crie sa joie. Elle ne manque pas de le remercier en s’essayant à quelques mots de français : « Merci, Dur! ». Le public la reprend en entonnant le slogan du festival « Doureuuuh », mais rien n’y fait, sa prononciation reste imparfaite. Encore deux titres exécutés avec précision, et on se dirige vers la Boombox pour la première fois de ce week-end.

Lomepal

Après un concert remarqué sur la Last Arena l’année dernière, le festival a cette fois programmé Lomepal dans la Boombox. Un choix surprenant qui s’explique sans doute par le besoin de caser tout le monde sur l’affiche, mais dont on met en doute la justesse, au vu de la foule qui s’amasse autour du chapiteau. On avait hâte de voir le phénomène parisien, mais on finit par rebrousser chemin après avoir perdu dix minutes à essayer d’approcher ne serait-ce que du milieu du chapiteau. Difficile de couvrir un concert quand on n’aperçoit même pas le chanteur. On lira plus tard que le rappeur a invité sur scène ses amis belges, Roméo Elvis et Caballero et JeanJass, et regrettera de n’avoir pas persévéré pour assister à un autre grand moment de rap. Décidément, un dimanche soir d’anthologie pour les fans de hip-hop à Dour !

Ministry

Mais qu’à cela ne tienne ! Sur notre chemin, on a entendu que ça chauffait du côté de la Caverne. Les festivaliers qui passent devant en se dirigeant vers la Redbull Elektropedia semblent d’ailleurs perturbés par le brouhaha qui sort de là. Allons voir si Ministry a encore la pêche après 27 ans de carrière et déjà trois passages à Dour. Aucun problème pour accéder au premier rang, le public n’est pas aussi dense. Loin de là. La scène est garnie de deux énormes poulets gonflables à l’effigie de Trump. Le ton est donné. On débarque sur TV 5-4 Chan, puis le groupe enchaîne avec trois morceaux du dernier album, AmeriKKKant : We’re Tired of It, Wargasm et Antifa. Al Jourgensen garde la forme, mais il a besoin d’un pupitre pour se rappeler de la setlist… et des paroles. De temps en temps, il renverse les poulets, que l’équipe technique relève aussitôt. Triste métaphore. On se dit que la prestation engagée de Ho99o9 la veille était plus convaincante. On se dit que le rock et le metal n’ont plus l’envergure contestataire d’antan. On se dit qu’on a ce week-end la confirmation que le rap et le hip-hop ont pris la relève à bien des égards. Mis à part ce constat à la fois désolant et motivant, Ministry soigne son public, notamment avec le classique Just One Fix, et livre une belle performance.

Tyler, The Creator

Il est l’heure de rejoindre la scène principale pour le concert très attendu de Tyler, The Creator. Comme la veille à la même heure, le gros des troupes se trémousse à l’Elektropedia et le rappeur américain doit se contenter d’un public moins dense que celui de Nekfeu. Sans parler de celui de la finale ! Mais le show est à la hauteur des attentes : la scénographie est magnifique et alterne des tableaux qui semblent plus vrais que nature. Un régal pour les yeux. Seul ou presque, le rappeur parvient à faire sienne toute la surface de la scène et fait preuve d’une aisance rare. Une excellente performance qui met tout le monde d’accord. « Thank you, Belgium! I’m going fucking home. Get back safe! », conclut-il. Pour nous, il est encore trop tôt pour rentrer à la maison ! On est dimanche soir, ce qui veut dire qu’on n’a pas de concerts à couvrir demain. À partir de maintenant, ce qui se passe à Dour reste à Dour.

Vassili Koumparoulis

Retrouvez toutes les photos dans notre rubrique En Images

Crédit photo : Carl Lambert