Kevin Guillaume © Héloïse Rouard

Interview : Kevin Guillaume, co-fondateur de dear.deer.records

Posted on 13/06/2018 by BeCult

Actif au sein de différents groupes (he died while hunting, ENDZ) en tant que batteur, co-fondateur du label dear.deer.records et d’un festival de musique alternative dont la première édition aura lieu cet été, Kevin Guillaume n’a pas chômé durant ces quinze dernières années. Rencontre avec un hyperactif passionné qui est loin d’avoir dit son dernier mot !

Parle-nous un peu de toi… Comment en es-tu venu à faire de la musique ?

Ça fait une quinzaine d’années que je joue de la batterie dans différents groupes. Mon père était batteur et le seul endroit où il pouvait stocker son matos, c’était ma chambre à coucher. C’est comme ça que j’ai commencé à jouer. Mon grand frère, lui aussi, a fait mon éducation musicale. J’avais à peine dix ans qu’il me mettait déjà des albums de Pavement et de Sonic Youth dans les mains. Et après, je crois comme tout adolescent, j’ai commencé à avoir des petits groupes à l’école. Puis j’ai intégré, comme batteur toujours, un groupe qui devenait un peu plus sérieux et qui s’appelait Paperweight. À la base, on était un trio mais c’est à ce moment-là que j’ai rencontré Cédric (Van Mol) qui est venu nous rejoindre à la basse. Assez vite, on s’est rendu compte qu’avant d’être des musiciens, on était surtout des fans de musique. On échangeait beaucoup sur ce qui sortait, sur les labels qu’on aimait. Puis j’ai arrêté le groupe et avec Cédric, on a créé notre projet à nous, he died while hunting, dans lequel je suis batteur mais aussi chanteur et guitariste. Après la sortie de notre mini album sur un netlabel (label qui distribue principalement sa musique sur Internet) japonais et sur le netlabel namurois Tripostal, on a eu envie de sortir un album sur un ‘vrai’ label mais on s’est vite rendus compte que les démarches étaient compliquées et qu’on ne trouvait pas ce qui nous convenait. Donc on a décidé de créer notre propre label. D’une part, pour pouvoir se positionner et avoir une structure autour de nous et, d’autre part, pour soutenir et découvrir d’autres groupes. On a d’abord sorti Edgar(animo), le projet d’un des membres d’he died while hunting, puis des gens sont venus à nous : César Laloux de BRNS pour Mortalcombat, Aurélien Auchain de Mountain Bike pour June Moan et Pierre Constant, notre ingé son live, pour Seno Nudo.

C’est quoi la ligne de dear.deer.records ?

On est des grands fans d’indie pop… Je n’ai pas peur de dire les mots, moi j’aime bien la pop des 90’s. Mais la pop indépendante au sens large, celle qu’on peut retrouver dans des trucs très durs, noise, math rock mais aussi plus calmes, minimalistes ou même hip-hop. Donc la ligne qu’on veut essayer de tenir n’est pas vraiment liée à un style musical en particulier mais plutôt à une manière d’envisager la musique dans sa globalité, sans forcément se coller une étiquette sur le dos. Les groupes qui m’ont le plus marqué, ce sont les groupes un peu ‘slacker’, c’est-à-dire un peu je-m’en-foutistes, fainéants qui ne cherchent pas spécialement à surfer sur une vague particulière. On n’a pas envie de se limiter à un style et ça se ressent aussi dans les formats qu’on choisit pour nos sorties. On n’a pas décidé, comme c’est le cas de certains autres labels ici en Belgique, de ne sortir que des vinyles ou des CDs. On sort aussi bien du vinyle, que de la cassette ou du digital.

En tant que petite structure, comment faites-vous pour vous faire une place par rapport aux grosses machines qui dominent l’industrie musicale ?

On n’a pas fait de business plan ou de plans sur la comète, on a suivi une envie, c’est tout. Il y avait plein de groupes qu’on aimait beaucoup et le but était de pouvoir leur offrir un service sur mesure. On a une relation différente avec chaque groupe et on cherche à savoir ce que chacun attend du label. C’est sans doute parce qu’on est nous-mêmes musiciens qu’on fait attention à ce genre de choses. On n’a pas encore les reins assez solides et l’argent derrière nous donc, pour le moment, ce qu’on leur propose c’est au minimum de se charger de mettre leur musique sur support et de la distribution. À côté de ça, on peut aussi faire du booking, de la promo, … Je ne suis pas graphiste mais je travaille parfois sur des pochettes ou de la mise en page. On a une véritable interaction avec nos groupes et on avance avec eux. Je pense que c’est cette approche artisanale, DIY, cette collaboration d’égal à égal qui nous permet de nous faire une place. Je pense qu’il y a une telle richesse dans le paysage musical actuel que chaque label y a sa place.

Quels sont les labels que tu admires ou dont la démarche t’inspire ?

Un label qui m’a beaucoup inspiré musicalement et dans son approche sincère des choses, c’est le label luxembourgeois Own Records, qui est maintenant un peu dormant. Tout ce qui sortait de chez eux, je l’écoutais, et j’ai fait des découvertes assez incroyables grâce à ça. Du côté des labels belges, j’admire très très fort des labels comme Black Basset Records qui sort des groupes de qualité et qui sont beaucoup plus bosseurs que nous. On sent qu’ils savaient dès le départ où ils voulaient aller. Et puis Luik Records, qui est un peu notre label grand frère. Ils ont aussi une super ouverture au niveau musical.

Être musicien et gérer un label et un festival en même temps, c’est pas un peu se tirer une balle dans le pied / mission impossible ?

Comme toute personne qui fait beaucoup de choses, ce sont des choix et des intensités que tu donnes à différents projets à certains moments. Par exemple, dans ENDZ, le groupe dans lequel je joue de la batterie actuellement, on est trois et donc on porte le projet à trois. J’ai choisi de ne pas sortir notre album sur dear.deer.records pour éviter d’être à la fois juge et partie et pour ne pas devoir porter ce poids sur mes épaules. Puis j’ai aussi fait le choix de mettre mon autre projet he died while hunting sur le côté pour le moment parce que j’ai le label, parce que j’ai ENDZ et qu’on enregistre en septembre. Mais quand t’es musicien et que tu restes dans des circuits relativement indépendants, je pense que c’est la réalité de chacun de faire un peu de tout. C’est parfois difficile à gérer, parce que j’ai aussi un boulot à plein temps à côté qui n’a rien à voir avec la musique mais, pour mon équilibre mental, j’ai besoin de faire des choses différentes. C’est souvent une source de frustration pour moi parce que j’aimerais pouvoir faire plus et je me suis souvent posé la question de savoir si je voulais que la musique devienne mon job à part entière. Mais j’ai finalement fait le choix de travailler sur plusieurs projets en même temps et de ne pas ajouter une pression financière à tout ça.

C’est quoi la suite pour dear.deer.records et pour toi ?

Déjà de ne pas avoir la gueule de bois après la label night de ce soir à l’Atelier 210 (rires). Sinon, le 10 octobre, on sort Fabiola, le projet de Fabrice Detry (Austin Lace, The Tellers). C’est vraiment un album terrible avec une écriture très pop mais une pop décalée, intelligente, un peu à la Ariel Pink. Sur scène, Fabrice sera accompagné par Antoine (Monolithe Noir) à la batterie, Aurélie à la basse et Lucie au clavier. Puis, vu qu’on s’ennuyait un peu, on a décidé de lancer un festival avec Loïc Bodson (Flexa Lyndo, ENDZ), César Laloux et moi. Ça s’appelle La Carrière et c’est le 18 août à Bioul, dans le Namurois. On voulait revenir avec un festival d’une journée, à l’ancienne, avec pas trop trop de groupes, de la bière pas chère, un camping sauvage et une ambiance conviviale. Avec dear.deer.records, on planche sur la réédition de l’album d’un groupe flamand des 90’s, chouchou de Pavement, dont je tairai le nom pour l’instant et on est en discussion avec deux autres groupes flamands pour 2019. Et enfin, avec ENDZ on enregistre à Montréal en septembre, au Breakglass Studio de Jace Lasek qui produit notamment SUUNS. On a joué avec son groupe à Courtrai et ça lui a bien plu. On a pas mal d’amis là-bas donc on invitera sûrement deux, trois guests pour les arrangements.

Qu’est-ce que tu écoutes comme musique en ce moment ?

En ce moment, j’ai un gros coup de coeur pour Snail Mail, une jeune américaine de 19 ans qui vient de sortir son album sur Matador Records. Elle était au Witloof Bar il y a quelques semaines et c’était vraiment bien. J’aime beaucoup la franchise et la sincérité de ses textes. Future States, un groupe montréalais incroyablement bon, super en place, que j’espère pouvoir faire jouer en Belgique en septembre. Say Sue Me, des Coréens qui ont une dégaine pas possible et qui font du garage simple et efficace. Jonwayne, mon coup de coeur hip-hop de l’année passée et Princess Nokia. Puis dans le genre plus dur, Mourn, des Espagnols signés sur Captured Tracks. Et enfin, en électro, j’écoute beaucoup Monolithe Noir, même si c’est un ami et que je ne suis donc pas hyper impartial, son album qui est sorti sur Luik Records est une tuerie et c’est toujours un plaisir de le voir en live.

Propos recueillis par Hélène Many